Les
traditions musicales du Burkina Faso
I- Quelques
considérations générales
Un
caractère fondamentalement nègre.
Il
est lié à plusieurs phénomènes propres
à la créativité musicale dans nos sociétés.
.
• Le rythme :
C'est une donnée essentielle. Aucune expression musicale
de nos pays n'échappe à l'empire du rythme. Il
confère une identité particulière à
chaque forme musicale. Il est le trait distinctif aussi bien
entre les genres musicaux qu'entre les différentes sociétés
en présence.
.
• La monotonie et variation :
La répétition des motifs rythmiques et mélodiques
caractérise la musique traditionnelle autant instrumentale
que vocale. Derrière une apparente monotonie parfois
lancinante voire obsédante se cache une architecture
sonore rigoureuse faite de motifs musicaux capable de varier
à l'infini.
• Rapport avec le langage :
Les relations entre musique et langage ne sont plus à
démontrer. La musique étant aussi un monde de
communication, l'influence que la langue exerce sur elle est
déterminante. Ceci est particulièrement évident
pour les langues à " tons " dont les règles
linguistiques doivent être respectées si l'on veut
rendre intelligible l'instrumentation d'un message ou la mélodie
d'un chant.
Le jeu du tambour " bendre " des moosé qui
accompagne les longs panégyriques des chefs est fondé
sur ce principe. Le xylophone dagara " dègaar "
aurait été confectionné, selon la légende,
au son d'un ancêtre mourant.
• La vivacité :
Trait dominant de la musique nègre, elle invite à
l'action plus qu'à la contemplation. La musique nègre
déborde de vie même dans les manifestations mortuaires.
On pleure et chante les morts en dansant sur les notes claires
et perçantes, des trompes, harpes, xylophones et tambours…
Ce trait déroute souvent les étrangers à
la culture africaine.
• Le caractère fonctionnel :
L'art pour l'art est une notion quasi-inconnue dans l'Afrique
traditionnelle. Les compétences artistiques des artistes
tant professionnels qu'amateurs sont canalisées vers
des préoccupations sérieuses liées à
la reproduction et à la permanence des communautés
humaines. L'expression musicale n'est jamais gratuite, qu'elle
vise à affecter la relation entre l'humain et le divin
ou simplement le cours des évènements naturels
ou sociaux.
II-Richesse et variété des traditions musicales
La
richesse culturelle du Burkina Faso est sans aucun doute liée
à sa grande diversité ethnique. Une soixantaine
d'ethnies composent le puzzle burkinabè, chacune avec
ses expressions culturelles aussi spécifiques que diverses.
Le peuple burkinabè est majoritairement rural et s'exprime
avec fierté, sans complexe, à travers des modes
artistiques traditionnels d'une qualité et d'une beauté
admirable. Rappelons que contrairement au musiques populaires
et festives destinées aux profanes, les musiques savantes,
ésotériques ou sacrées ne sont pas toujours
données à entendre sur la place publique, encore
moins sur une scène à l'occidentale. Par ailleurs,
instruments et genres musicaux reflètent fidèlement
la " géographie culturelle " du Burkina Faso.
Au nord sahélien, peuplé en majorité de
populations de pasteurs nomades, les instruments sont légers
et évidemment portatifs : flûtes, luth, vielle
monocordes dont les Peul, Bella et Touareg tirent des mélodies
élégantes et poétiques.
Par contre, dans les régions de grands agriculteurs sédentaires,
dominent tambours cylindriques, en sabliers ou calebasses, instruments
rythmiques par excellence qui s'accommodent des activités
agricoles et de leurs rites. C'est le cas des moose, des gourmantché…
Dans l'ouest et le sud-ouest, chez les bwaba, lobi, dagara et
jusque chez les wara et siamoux en passant par les bobo, toussian,
nous pénétrons dans le royaume du xylophone qui
y règne en maître absolu. Cette domination se justifie
par l'originalité culturelle propre à ces peuples
et par l'influence de la culture mandingue et de la langue jula.
On note une prédilection pour les aérophones :
flute, flutes-sifflet, cornes chez les groupes ethniques qui
cultivent une musique caractéristique des sociétés
des masques : san, nuni…
Du point de vue organologique, même si beaucoup d'instruments
sont identiques, leur taille, leur facture, ainsi que les modes
d'appropriation sonores, rythmique varient sensiblement, apportant
d'une région à l'autre une note particulière
qui enrichit le paysage musical burkinabè.
Catégories
et fonctions sociales
• Les musiques de divertissement
Destinées à la distraction, à la
danse de réjouissance, ce sont des musiques qui n'ont
d'autres fonction précise que le divertissement, même
s'il y a toujours quelques leçons de morale ou des
enseignements à tirer de ces manifestations.
Les musiques d'enfants
Très tôt sur le dos de sa mère, l'enfant
burkinabè écoute les berceuses chantées
par sa mère lors des travaux domestique. Plus tard,
les chants d'enfants soutenus par des instruments de fortune
participent à son éducation : langage, formation
morale, intellectuelle et même éducation sexuelle.
Chez les adultes il est difficile, d'une ethnie à l'autre
de faire la part entre les musiques de pure distraction et
celles comportant une fonction plus ou moins importante. Par
contre, lorsqu'à la faveur des grandes fêtes
traditionnelles, après l'exécution des rites
(phase ésotérique) les habitants se retrouvent
pour danser et exprimer leur joie (phase exotérique),
le caractère de divertissement apparaît nettement
comme une satisfaction après l'accomplissement d'actes
socialement vitaux. C'est le cas des cérémonies
" midilema " chez les gourmanceba ou "nakoobo"
chez les moosé de Koupéla.
La musique des cordophones comme le luth (koende) des moosé,
l'arc musical des san (lonlon) ou des lobi (kankarma) est
souvent utilisé par les célibataires pour se
détendre ou séduire comme dans les soirées
" soasga " des moosé animées au son
d'un luth et rythmé par une calebasse.
Une mention spéciale doit être faite à
la musique vocale des femmes dont l'immense répertoire
alimente les cercles de danses au clair de lune comme les
jours de fête Ce genre est commun à toutes les
sociétés burkinabé, mais il est particulièrement
développé chez les moosé (kigba) et chez
les dagara (nuru)
Les thèmes de ces musiques de divertissement sont très
variés : actualité sociale (évènements,
faits divers), vie sentimentale, philosophie de l'existence,
morale, politique traditionnelle…
• Les musiques de travail
L'essentiel de ces musiques concerne les activités agricoles
ou l'accent est mis sur l'effort collectif dans l'accomplissement
des travaux manuels d'envergure. Ainsi, la musique des tambours
rythme et accompagne les travaux collectifs des champs. Il existe
même des structure traditionnelles spécifiques
tel le " naam kamba " dans le Yatenga.
La thématique de certain chants qui accompagnent ces
musiques de culture tourne autour de ces activités et
des valeurs qui y sont liées : ardeur et courage au travail,
pluie, amour sont signes de fécondité alors que
la mollesse, la paresse, la gourmandise sont fustigées
comme symbolisant la stérilité.
Les musiciens qui pratiquent ces musiques sont en général
des amateurs et les instruments utilisés profanes. Ils
doivent être légers et portatifs, c'est pourquoi
l'on retrouve surtout des tambours cylindriques et d'aisselle
chez mes moose et zaose, alors que dans les société
de l'ouest du pays, le xylophone portatif joue le premier rôle
(ex. le xylophone portatif bwaba au clavier incurvé).
En dehors des travaux champêtres, le travail domestique
des femmes est souvent accompagné de chansons au contenu
savoureux : damage du sol des maisons, moulure du mil, pilage.
Le moulin traditionnel se transforme souvent en un lieu de libération
de la parole féminine. Tour à tour solistes et
choristes, elles étales pendant tout le temps que dure
le travail un répertoire musical bien construit : amour,
adultère, jalousies entre co-épouses..
Chez les femmes bissa damant la case d'une jeune mariée,
au rythme des battoirs, des louanges sont adressées aux
familles du jeunes couples. Le mari se sentira obligé
de fournir boisson et argent sous peine de subir sarcasmes et
moquerie de la part de parentes à plaisanterie.
On retrouvera sur le même principe des chants pour la
pêche, la chasse, la coupe de bois, le tissage, la forge…
• La musique de cour
Dans le paysage culturel burkinabè cette forme de musique
est une donnée incontournable compte tenue de sa finalité.
Son usage est en relation étroite avec l'organisation
socio-politique de certains groupes ethniques à pouvoir
centralisé : moosé, gulmanceba, yannse.
Les ethnologues ont trop souvent dénigrés ces
musiciens sous le terme à connotation péjorative
de griots. Ils ne chantent pourtant pas les louanges des riches
pour flatter leur vanité à des fins vénales.
Attachés officiellement à une cour royale, les
Yuumba et Benda sont des compositeurs spécialisés
d'une musique de cour hautement appréciée des
dignitaires moosé. Ce sont des musiciens exceptionnels,
préposés exclusivement au service du pouvoir traditionnel
dont ils sont aussi l'organe d'information officiel.
La musique de cour est une musique savante, sous la conduite
et la responsabilité du " ben naaba ", chef
des tambours, pour qui aucune erreur n'est permise. Ils sont
maîtres dans l'art de la transposition musicale du langage
parlé au langage codé souvent hermétique
au non initié.
Les panégyriques tambourinés des différentes
dynasties comprennent louages, généalogies des
souverains morts et vivants ainsi que commentaire sur les hauts
faits passés.
M.Z. Kawada considère cette musique comme " un dispositif
de communication de masse et de contrôle idéologique
". Sa fonction et de permettre au pouvoir d'affirmer sa
puissance ou sa générosité et de dissuader
adversaires réels ou potentiels.
Elle apparaît ainsi comme source pour l'histoire de nos
société, même s'il ne s'agit que de l'histoire
officielle. Ce genre musical est actuellement l'objet de nombreuses
études pour mieux appréhender ce phénomène
de langage tambouriné, ses techniques, son contenu idéologique,
historique et socio-religieux.
• Les musiques rituelles
Nos sociétés rurales sont fondées sur
la religion traditionnelle et ses nombreuses croyances. Une
des fonctions essentielles de la musique est de servir de
support aux nombreuses manifestation de la vie religieuse
et initiatique. De la naissance à la mort, en passant
par l'initiation pubertaire et le mariage, l'homme et la femme
burkinabè evoluent dans un univers sonore continu.
La musique des traditions initiatiques :
- Chez les bwaba , le " tiro " est la cérémonie
intitiatique relative au choix et à l'installation
du devin. Au son d'une musique typique du " tiro "
le futur devin doit prouver ses capacités en devinant
l'emplacement d'objets symbolique préalablement cachés
par les anciens.
- Chez les moosé, on note la présence permanente
du tambour cylindrique dans l'initiation " baongo "
des jeunes moosé
- Chez les gulmanceba et yaanse, le même type d'initiation
confère au tambour le rôle d'instruire et de
former les futurs responsables de la société.
- Chez les dagara, l'initiation " baogr " fait appel
à une musique spécifique : le " baogr nyongru
" genre récitatif à caractère muthique
et le " baogr sèbr " genre populaire consavré
à la partie festive de l'initiation. Les instruments
utilisés sont le xylophone " lobri " et les
sifflets " weli ".
. La musique de possession et de guérison :
Elle s'appui sur les croyances selon lesquelles certaines
maladies sont causées par des génie.
Le " kindri " des moosé de Koupéla
est un exemple typique. C'est un rite de possession qui concerne
surtout les femmes. La musique et la danse sont très
spécifiques et sont servies par un orchestre de tambours
d'aisselle. Elles auraient des vertus thérapeutiques
complémentaires aux bains chauds et aux décoctions
préparées à base de plantes. Ce rite
ne peut se dérouler sans la musique qui l'accompagne.
On peut parler ici de véritable musicothérapie.
On trouve une pratique similaire dans le nord, province de
l'Oudalan, ou les bella de Markoye utilisent une musique interprétée
au luth à quatre cordes pour soigner les troubles mentaux.
Au cours d'un rite syncrétique (où se mèlent
prières musulmanes et sacrifices animistes) la musique
douce du luth est sensée calmer les nerfs du malade.
. Musiques de funérailles :
Dès que survient la mort, les rites sont soutenus d'un
bout à l'autre par une série de musiques spécifiques
à cet événement.
Chez les san et dagara, le tambour et le xylophone annoncent
la funeste nouvelle grace à des rythmes distincts permettant
de connaître de loin, le sexe de la personne disparue.
Dans les sociétés initiatiques de masques ou
de chasse ou chez les " nyonyonse " et les "
sukomse ", société initiatiques moosé,
des rythmes particuliers situent le rang social, la fonction
et noms secret du défun. Dans nombre de sociétés,
au cours du rite d'interrogation du mort sur les raisons de
sa disparition, les instruments de musique accompagnent le
mort à sa dernière demeure (exemple moosé).
Chez les dagara, la musique du xylophone " lobri "
est l'expression fidèle des paroles de lamentation
des personne que la douleur rend muettes.
Les moosé ont développé un genre musical
à part entière pour la mort d'une personne adulte
: le " kuur yiila " : c'est la musique des tambours
d'eau " wam-benda " ou " kolibri " qui
accompagne les danses et chants féminin du " kusoasga
(veillée funèbre).
Au
Burkina Faso, comme partout en Afrique, les traditions musicales
se confondent avec les réalités de la vie sociales
qu'elles expriment. Il est difficile d'imaginer une activité
importante sans le secours d'une musique appropriées..
La musique est partout présente, assurant la cohésion
sociale dans les activités festives, politiques, de travail,
tout en ouvrant des brèches de communication entre le
monde visible et le monde invisible lors des cérémonies
funèbres et les rites de guérison.
C'est
à ce niveau que la dimension sacrée apparaît
avec le moins d'ambiguïté. Car, conformément
au respect qui entoure les pratiques magico-religieuses, les
musiques qui les accompagnent sont manipulées avec extrême
prudence. Elles ne peuvent être interprétées
hors contexte. De tels manquements entraîneraient de graves
conséquences sociales en provoquant les forces invisibles
qui gouvernent la marche du monde. Jouer de la musique funèbre
sans décès, c'est ébranler la société
entière et même provoquer ou souhaiter la mort
d'une personne.. Comble de provocation, jouer la musique d'investiture
d'un naaba en dehors de l'événement, c'est souhaiter
la mort du souverain régnant pour en installer une autre
!
Toutes
ces raisons expliquent les nombreux interdits liés aux
traditions musicales burkinabè. " Plus qu'un simple
ornement, qu'un vêtement sonore approprié à
telle ou telle circonstance de la vie individuelle ou communautaire,
la musique est souvent le principal moteur de l'évènement
auquel elle pratique " Laurent AUBERT, 1991 |